Antonomase et tradition construite sur les processus d’industrialisation et de commercialisation.
La Russie connaitra tout au long du XVIIIe siècle une construction d’une identité traditionnelle à travers sa production à vocation commerciale. L’équipe dirigeante impériale de Saint-Petersbourg va faire appel à une multitude de spécialistes venus d’Europe pour promouvoir des savoirs faires et ainsi créer une identité “russe” et plus exactement “Rossiy”. Pour les fins connaisseurs de la Russie, il y a une différence notable que l’on ne retrouve pas dans les traductions en langue occidentale entre Russkiy (Русский) et Rossiiskiy (Российский), les deux adjectifs qualificatifs sont traduits par “Russe” tout simplement alors que l’un se rapporte à l’être, par une identité mentale (être russe dans l’âme) et l’autre se rapporte à l’avoir, par une identité administratrice et de propriété (de nos jours se traduisant par sujet/citoyen de la Fédération de Russie). Ce mouvement de marketing, tel que l’on pourrait l’appeler de nos jours, s’appelait le mouvement « Rossika » avec les acteurs de ce mouvement que l’on appelait les « Rossiki ». Le principal objectif était de monter une entité de type européen sur l’espace aryano-touranien en recul (la Moscovie-Tartarie finno-volgaique).
L’exemple par la céramique.
Parmi ces rossiki, on retrouve un suisse, George Gsell (1675 – 1740), peintre sur céramique, collectionneur d’oeuvre d’art et, surtout, marchand d’art.
Ses productions auront du succès dont l’introduction en masse de céramique peinte qui, par la suite donneront une antonomase et une localité portant son nom « Gsell » qui produira ce genre de céramique. Aujourd’hui, l’explication donnée à l’étymologie de la ville de Gsell, (Гжель) est assez amusante, le nom viendrait de la Baltique… alors que la ville est dans la banlieue de Moscou. On voit la volonté de déformer le nom l’en ayant russifié par l’emploi d’un autre alphabet. Gsell s’est transformé en Гзель (Gzel’) puis en Гжель (Gjel).
Dans l’ouvrage de 1867 d’Auguste Demmin, « Guide de l’amateur de faiences et porcelaines, poteries, terres cuites, peintures sur laves, émaux, pierres précieuses artificielles, vitraux et verreries” (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65518923), deux passages très intéressants se rapportant à la céramique en Russie. On peut lire :
-‘’Les terres cuites vernissées des coupoles d’église de Moscou, du dix-septième siècle, et les poêles en terre cuite à émail stannifère blanc et bleu, du dix-huitième siècle, doivent être classés dans une catégorie à part, que l’on pourrait appeler la céramique nationale; mais elle n’a rien de caractéristique et découle, quant aux tuiles, de l’école allemande, et quant aux poêles du dix-huitième siècle, de l’école hollandaise, qui a été introduite en Russie par Pierre le Grand au commencement de ce même siècle, comme on le trouvera expliqué à l’article Pétersburg.’’
-‘’ Un auteur anglais rapporte aussi dans le : Life of Peter the Great, London, in-8, 1739, « qu’il avait vu dans une pharmacie, à Moscou, un grand nombre de pots de sirops et autres, décorés et faits en porcelaine (China, et non pas Delft, est le nom employé par lui, mais à cette époque ce nom était très-souvent usité pour désigner les faïences), avec les armes émaillées du czar. » La porcelaine dont cet auteur parle n’était certainement pas autre chose que de la faïence faite par les ouvriers de Delft que le czar avait fait venir à Pétersbourg et dont l’un est probablement allé s’installer à Moscou, si toutefois ces pots n’ont pas été confectionnés à Pétersbourg même. Quant à la porcelaine, elle n’a pas été fabriquée en Russie avant 1740.
Ainsi, la prochaine fois que vous verrez une production de la ville de Gsell, pensez à George le suiβe… et au projet occidentalisant “Rossiya”.

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