Gillray et les « Esquisses égyptiennes » (1799) : la satire anglaise avant Peltier

Quatre ans avant le sphinx à tête de Bonaparte de Peltier, Londres avait déjà trouvé la formule. Le 12 mars 1799, l’Anglais James Gillray (1756-1815), le plus redoutable caricaturiste de son temps, proche des milieux gouvernementaux hostiles à la France révolutionnaire, publie chez Hannah Humphrey, St James’s Street, le frontispice d’une série consacrée à l’expédition d’Égypte : Egyptian Sketches.

Le titre est une mystification, présentée comme une découverte : « Esquisses égyptiennes, extraites du portfolio d’un ingénieux jeune artiste attaché à l’Institut national du Caire, trouvé à bord d’une tartane interceptée lors de son voyage vers Marseille. » Le texte ajoute avec une ironie appuyée que l’artiste a représenté ses compatriotes avec une « impartialité » si remarquable qu’il partageait sans doute le regard anglais sur leurs absurdités en Égypte.

Le procédé n’est pas gratuit. Après la destruction de la flotte française à Aboukir en août 1798, l’armée de Bonaparte se retrouve coupée de la France, et la Royal Navy intercepte son courrier. Ces lettres saisies sont publiées à Londres et révèlent le désenchantement des soldats. Gillray reprend le principe : le faux carnet « intercepté » est la version caricaturale de ces vraies lettres.

L’image se lit comme un réquisitoire :

  • Deux sphinx coiffés de bicornes à cocarde tricolore, aux griffes de rapaces, transforment l’énigme égyptienne en emblème de la République prédatrice.
  • Un singe en uniforme d’officier français, ceinture rouge et poignard à la taille, escalade la pyramide pour y planter le bonnet rouge. La Révolution vient « libérer » l’Égypte, et l’image en fait une singerie.
  • La Folie, nue et coiffée du bonnet à grelots, s’accroche aux basques du singe en brandissant une marotte à tête d’âne.

Les planches de la série visent surtout les savants de l’Institut d’Égypte, fondé par Bonaparte au Caire en août 1798. Gillray les montre ridicules, poursuivis par des crocodiles ou malmenés par la population. L’entreprise scientifique, cœur de la légende française, devient chez lui le comble de la prétention.

Le lien avec Peltier est direct, mais les voix diffèrent. Gillray parle en Anglais : c’est l’adversaire qui dénonce l’entreprise française en Égypte. Peltier, en 1803, est un Français royaliste réfugié à Londres, qui retourne contre Bonaparte la satire de son pays d’accueil. Son sphinx de L’Ambigu, « trouvé dans les tombeaux des rois de Thèbes », reprend le même ressort que Gillray : le faux document égyptien qui démasque la fabrication du mythe. Gillray fournit le vocabulaire visuel (sphinx, pyramides, pseudo-découverte), et Peltier le resserre sur la personne du Premier Consul.

Les deux images ont la même cible. Ce que Bonaparte présentait comme une conquête et une révélation savante, Londres le décrit comme une imposture, et pour la démasquer, elle invente à son tour de fausses découvertes égyptiennes.

James Gillray, Egyptian Sketches, eau-forte coloriée, publiée par H. Humphrey, Londres, 12 mars 1799. Exemplaires notamment au British Museum, à la Morgan Library (New York) et à la Lewis Walpole Library (Yale).