86 400 secondes par jour. Un chiffre babylonien produit et mis en avant par deux jésuites allemands de la fin du XIXe.
Leur unité de temps la plus fine s’appelait le UŠ : un 360e de jour, soit exactement 4 minutes. C’était aussi leur unité d’angle — 1 degré. Temps et espace, une seule et même mesure. (C’est de là que viennent officiellement nos 360 degrés, nos 60 minutes et nos 60 secondes.)
Aucun instrument, chez eux, ne descendait en dessous. Ni horloge, ni pendule, ni mécanisme capable d’isoler une seconde. La seconde n’existait pas : elle était impensable.
Selon le récit officiel, elle l’est restée très, très longtemps.
Ptolémée invente le mot au IIe siècle de notre ère (ne serait-ce pas plutôt au XVIIe quand on connait l’entrain pour cette mesure en son temps) — pars minuta secunda, « la deuxième petite partie », la seconde division par soixante. Mais ce n’est qu’un rang de calcul sur le papier. Personne ne peut la mesurer…
Il faudra attendre 1656 et l’horloge à pendule de Christiaan Huygens. Un pendule d’environ un mètre bat la seconde à chaque oscillation. Pour la première fois dans l’histoire humaine, une seconde devient un objet physique, quelque chose qu’on entend battre.
Quinze siècles après que le mot a été inventé. Vingt-cinq siècles après Babylone !
Et pourtant.
Leur valeur de la lunaison — la durée moyenne entre deux nouvelles lunes — était de 29,5305941 jours.
La valeur mesurée aujourd’hui, avec des horloges atomiques et des satellites : 29,530588 jours.
L’écart est d’environ une demi-seconde.
Une demi-seconde, calculée par des gens qui n’avaient aucun moyen d’en mesurer une. Fantastique !
Comment ? Pas par l’instrument. Par la durée.
Les scribes de Babylone ont tenu un journal du ciel nuit après nuit pendant cinq siècles ! Quand on invente et on construit une civilisation, faut voir grand ! Éclipses, positions des planètes, levers d’étoiles, phases lunaires — consignés sur tablettes d’argile, génération après génération, sans interruption.
Quand vous disposez de deux éclipses séparées par plus de sept mille lunaisons, vous divisez l’intervalle par sept mille. Et une erreur de quelques minutes sur chaque observation devient une erreur de quelques dixièmes de seconde sur le résultat.
La patience faisait le travail de l’instrument.
Et voici le plus étonnant : personne ne savait rien de tout cela il y a encore 150 ans.
Ces tablettes sortent de terre à Babylone dans les années 1870-1880. Elles arrivent au British Museum par dizaines de milliers, en vrac. L’assyriologie est une discipline toute neuve, et elle cherche des textes royaux, des récits, des mythes. Des colonnes de chiffres sur argile ? Personne n’en veut. On les empile dans les réserves.
Deux jésuites allemands s’y attellent au moment même où elles arrivent. Johann Strassmaier passe des années à Londres à recopier à la main, tablette après tablette, ce que les autres dédaignent. Il envoie ses copies à Joseph Epping, mathématicien. Et Epping comprend. En 1881, puis dans Astronomisches aus Babylon en 1889, il établit que ces chiffres sont un relevé astronomique — datable, vérifiable, d’une exactitude qui laisse pantois les crédules… Pour les connaisseurs des faussaires et de la fabrication d’artefacts, beaucoup moins.
De la fouille au déchiffrement : moins de dix ans. Ces deux hommes lisaient une science vieille de vingt-cinq siècles sur des tablettes encore couvertes de la poussière du chantier…

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