Auteur: Louis de Beaufort
L’auteur et son projet
Louis de Beaufort (1703–1795) est un historien français de Hollande, issu d’une famille protestante réfugiée après la Révocation de l’Édit de Nantes. Sa Dissertation, parue à Utrecht en 1738, constitue un plaidoyer audacieux et méthodique contre l’histoire traditionnelle. L’ouvrage, d’abord publié sous les seules initiales L.D.B., repose sur un pari intellectuel radical : démontrer, par les témoignages des Anciens eux-mêmes, que tout ce qu’on croit savoir de Rome avant les guerres contre Pyrrhus (c. 280 av. J.-C.) ne repose sur aucun fondement solide.
L’argument central : une histoire sans sources
Le cœur de la thèse est simple et dévastateur. La longue période allant de la fondation de Rome aux guerres contre Pyrrhus n’a pas laissé de traces directes — ni monuments, ni récits d’historiens contemporains. Les sources invoquées (livres de toile, annales des pontifes…) sont très postérieures aux événements. Quand apparurent les premiers historiens comme Fabius Pictor, ils ne purent appuyer leurs narrations que sur des traditions fabuleuses.
Beaufort identifie deux causes à ce désert documentaire. La première est bien connue : l’incendie de Rome par les Gaulois (390 av. J.-C.) a détruit les archives. Mais la seconde cause, plus neuve et plus forte selon lui, est le peu d’usage que les Romains firent de l’écriture pendant ces cinq premiers siècles. Ils n’étaient tout simplement pas un peuple d’écrivains : l’Histoire romaine ancienne n’a donc pas été perdue — elle n’a pour l’essentiel jamais existé sous forme écrite.
Les sources récusées une par une
Beaufort ne se contente pas d’une critique générale. Il passe en revue chaque type de source et les démantèle.
Les mémoires des grandes familles sont la première cible. S’ils avaient été dressés avec fidélité, ils auraient été d’une utilité infinie. Mais on avait eu, dans leur composition, bien moins d’égard à la vérité que de soin de relever la gloire des familles. Il y avait tant de falsifications que Tite-Live lui-même se plaint qu’ils sont la principale cause de l’incertitude où il se voit obligé de flotter. Beaufort retourne donc Tite-Live contre lui-même.
Denys d’Halicarnasse, tenu pour la référence suprême, est également mis en accusation. Quelque enraciné que soit le préjugé en sa faveur, Beaufort croit que cet historien perdra beaucoup à être éclairé de près. Denys ne peut disconvenir que, dans le catalogue des historiens qu’il a consultés, il n’entre que des écrivains du sixième siècle — preuve qu’il n’existait pas d’autres sources dans lesquelles il pût trouver des secours.
Tite-Live n’est pas épargné. Tite-Live ne passe pas pour fort exact. Il adoptait tout ce qui faisait honneur à sa nation d’une manière qui fait peu d’honneur à son discernement. Il passe avec rapidité sur tous les événements des dix premiers livres et reconnaît de bonne foi qu’on ne convient ni sur le temps, ni sur le nom des généraux, ni sur les faits mêmes.
L’ensemble des historiens romains souffre d’un vice méthodologique fondamental. La qualité la plus rare dans les historiens romains est l’exactitude. On ne les voit point entrer dans un examen un peu rigoureux de certains faits. Pourvu qu’un fait ne soit pas entièrement dépourvu de vraisemblance et qu’il ait été rapporté par quelque ancien historien, ils se croient en droit de l’adopter sans examiner les preuves sur lesquelles leurs garants s’appuient.
La deuxième partie : exemples de fables reçues comme vérités
La seconde moitié de l’ouvrage illustre la thèse par des cas concrets. L’auteur montre qu’on ne peut rien dire de certain du fondateur de Rome, qu’on ne peut fixer avec quelque certitude l’époque de la fondation de Rome, et que les faits les plus marqués, que leur importance devait garantir de l’oubli, sont rapportés d’une manière si contradictoire qu’ils mettent en droit de douter de tout le reste.
L’exemple des Livres sibyllins illustre parfaitement la méthode. Beaufort relève que les récits à leur sujet se contredisent sur tous les points : on ne convient pas auquel des Tarquins ces livres furent offerts, ni si c’est une Sibylle elle-même ou une vieille femme qui les porta à Rome, ni quelle Sibylle c’était, ni même combien de livres furent apportés ou conservés. Face à ces contradictions insurmontables, sa conclusion est nette : tout cela n’était qu’un conte inventé pour accréditer des livres qui n’ont peut-être jamais existé.
La méthode : détruire avec les Anciens eux-mêmes
Ce qui distingue Beaufort de ses prédécesseurs, c’est sa stratégie argumentative. Il ne critique pas Rome de l’extérieur — c’est appuyé de l’autorité des auteurs grecs et romains dont la réputation est le mieux établie qu’il entreprend d’ébranler les fondements de cette histoire : Cicéron, Tite-Live, Pline, Tacite, Suétone parmi les Latins ; Polybe, Denys d’Halicarnasse, Plutarque parmi les Grecs. Ce sont presque les seuls auteurs sur les témoignages desquels il se fonde. Il fait ainsi admettre à la tradition romaine ses propres lacunes.
La nuance de l’auteur : incertitude, pas mensonge total
Beaufort n’est pas un nihiliste. Il précise lui-même : « Je n’ai pas voulu soutenir que généralement tout ce que contient l’Histoire des cinq premiers siècles fût également faux. J’ai prétendu qu’il y régnait beaucoup d’incertitude. » La cible est la certitude affichée par la tradition, cette confiance tranquille avec laquelle récits fabuleux et faits réels sont présentés sur le même plan.
Réception et postérité
L’œuvre provoque immédiatement des réactions violentes. Un critique allemand, Chr. Saxius, accuse Beaufort de céderce qu’il appelle la « démangeaison de critiquer » française, voulant astreindre les Anciens aux règles de la petite raison des Modernes. Beaufort lui répond avec ironie dans la seconde édition de 1750, raillant cette admiration aveugle pour tout ce qui est ancien.
Plus tard, Niebuhr et Michelet lui reprochèrent de n’avoir « que détruit ». Mais Taine, plus lucide, rendit un jugement plus juste : l’esprit était net, vif, fort érudit sans lourdeur, et ce critique excessif combattait par la vraie méthode.
Conclusion : une révolution historiographique
La Dissertation de Beaufort est l’acte fondateur de ce qu’on appellera l’hypercritique de l’histoire romaine ancienne. Elle anticipe de près d’un siècle les conclusions de Niebuhr et pose une question que l’historiographie moderne n’a jamais tout à fait refermée : Romulus, les rois de Rome, les premières guerres, les grands récits héroïques des cinq premiers siècles — tout cela est-il histoire ou littérature patriotique ? Pour Beaufort, la réponse est claire : faute de sources contemporaines, faute de monuments fiables, faute même d’une culture de l’écriture, ces cinq siècles sont une construction savante tardive, brodée sur le canevas ténu d’une tradition orale déjà corrompue par l’intérêt des grandes familles et la fierté nationale.
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