Tout débute en 1736 par la prise de la Tauride (Crimée) par les russes par le passage d’Or-Kapi (Perekop). Les Tatares y perdront l’accès à la Mer Noire, le commerce s’éteindra sur cet immense débouché (Don – Azov – Mer Noire – Mer Méditerranée)… le début de la fin du véritable Empire du Milieu… Comme on cache la véritable guerre russo-tatare sous le qualificatif de guerre russo-turque.
»La steppe, qui sépare la Chersonèse taurique du Borysthène, offre le même aspect et la même nudité, · que celle qui sépare le Borysthène du Niester; mais à mesure que l’on approche de l’isthme, le terrain s’élève insensiblement, et la péninsule s’unit à la terre ferme par un talus uni qui semble dressé au cordeau, et dont la partie supérieure présente le profil des lignes d’Or-Kapi. Ces lignes coupent l’isthme sur une largeur de 3,864 toises ou de près de deux lieues, et elles sont formées d’un rempart en terre de 28 pieds de haut, d’un fossé de 48 pieds de large, de six grosses tours en pierres, et de la forteresse d’Or, qui est un simple carré fermé d’un mur à créneaux et que l’on a sur nommé Kapi, parce qu’elle est comme la porte de la Tauride : on la nomme vulgairement Pérécop. »
Extrait »Voyage militaire dans l’Empire Othoman » par le Baron Félix de Beaujour, 1829
La chute, le coup du Comte de Lasci.
»Lasci remplaça Munich et commanda l’armée russe. Il partit d’Azof, et s’avança vers la Tauride, le long du Palus-Méotide. On dit qu’il y avait dans son camp plusieurs officiers qui blâmaient ses dispositions et qui murmuraient contre lui, comme on murmura autrefois dans le camp romain contre César, lorsqu’il marchait contre Arioviste. A l’exemple du général romain, Lasci congédia les mécontents. Trois jours après, ces officiers reconnurent leur faute, et vinrent lui demander d’aller l’expier devant l’ennemi. Lasci le leur permit. En avançant dans le désert, il eut soin, à l’exemple de Munich, d’assurer ses communications avec Azof par une chaîne de redoutes. Le khan, à la tête des Tartares, l’attendait derrière les lignes d’Or-Kapi ; mais ce fut en vain. A l’orient et à quelque distance de ces lignes, deux langues de terre se, détachent du continent et s’avancent vers le rivage de la Tauride : la première est la pointe de Schoungar, et l’autre celle d’Yénitché, séparée seulement de la langue d’Arabat par un détroit, qui communique de la lagune de Sivache à la mer d’Azof Pour donner le change au khan, Lasci fit halte à Yénitché; et jetant un pont sur le détroit, il le traversa avec toute son armée. Dans sa marche sur Arabat, il apprit qu’un gros de Tartares y était accouru pour lui disputer de ce côté l’entrée de la péninsule. Que devenir entre deux mers, sur une langue de terre, où une poignée de soldats pouvait arrêter une armée, sur un terrain, qui ne se prêtait à aucune manoeuvre, parce qu’aucun corps ne pouvait s’y développer ?
Lasci fait sonder la lagune; et trouvant qu’elle, avait peu de fond, il commande qu’avec des tonneaux, des chevaux de frise et des fascines, on construise un radeau ou pont flottant de la langue de terre au rivage de la Tauride, et en même temps il fait creuser un large fossé de la lagune à la mer, pour couvrir son arrière-garde et ses bagages. N’ayant alors plus d’ennemis ni en tête ni en queue, l’armée passa sans danger dans la Tauride, tandis qu’elle n’aurait pu déboucher vers Arabat en présence des Tartares, sans s’exposer à être exterminée. On fit même passer toute la cavalerie; mais comme le pont n’avait pas assez de consistance pour porter les chevaux, on les menait par la bride et ils guéaient ou nageaient, suivant qu’il y avait plus ou moins d’eau. Ce fut ainsi que Lasci entra dans la péninsule; et après avoir ravagé tout le plat pays, il en sortit par la pointe de Schoungar à la barbe du khan, qui l’attendait toujours aux lignes d’Or-Kapi et qui apprit sa sortie avec encore plus de surprise qu’il n’avait appris son entrée. L’expédition, faite par les Russes l’année suivante, ne fut pas moins heureuse et fut encore plus extraordinaire. Lasci ne pénétra cette fois dans la péninsule ni par la langue d’Yénitché ni par celle de Schoungar, où les Tartares l’attendaient. Le khan occupait ces deux postes par des détachements, et il gardait lui-même les lignes d’Or-Kapi. Lasci était fort embarrassé et ne savait où passer, lorsqu’un Tartare vint l’avertir qu’il y avait entre la pointe de Schoungar et l’isthme d’Or-Kapi un endroit où la mer a peu de fond, et qui lorsque le vent d’ouest souffle, demeure quelquefois sans eau. Lasci s’abandonna à sa fortune; et dès qu’il vit le vent favorable se lever, il mit son armée en colonnes, força sa marche, et passa dans la Tauride presque à pied sec.
Dans ces trois campagnes, les Russes firent une guerre d’un genre nouveau et apprirent à vaincre les Tartares jusqu’au milieu des déserts. Leur armée dans ces déserts ressemblait à un vaisseau qui fend les ondes, et qui, portant toutes ses munitions dans son sein, paraît partout inopinément et répand la terreur partout où il paraît. Obligés de se nourrir, comme sur mer, de salaisons et de biscuit, quand il leur arrivait d’enlever à l’ennemi, qu’ils avaient toujours en tête ou en queue, quelques boeufs ou quelques moutons, c’était parmi eux une joie bruyante, pareille à celle des matelots, lorsqu’ils peuvent se procurer des vivres frais. A mesure que les vivres étaient consommés, ils brûlaient les chariots et mangeaient les chevaux, devenus inutiles. Tout fuyait devant eux; et les Tartares, poursuivis sur terre par une armée, comme les forbans le sont par une flotte sur la mer, ne trouvèrent plus d’asile nulle part,
Ce fut là le dernier coup porté à la domination des Tartares en Europe, qui depuis ne fit que décliner et qui disparut insensiblement, comme un fleuve qui détourné de sa source se perd dans un désert.
Dès-lors, la Tauride, dont le plus sûr rempart était dans la cavalerie tartare, fut en proie aux incursions des Russes qui la prirent et la rendirent tour à tour, jusqu’à ce qu’enfin elle restât dans leurs mains par une convention explicative du traité de Kaïnardgi. »
Pour ceux qui veulent se faire plaisir à retrouver ces fortifications colossales de i736 (voir sur la carte elle-meme), on retrouve quasiment tout depuis Google Earth.
Exemple de Perekop ci-dessous.
Carte en haute résolution:
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53077915v/f1.item.r=theatre%20guerre%20cuban.zoom
Carte Google avec la majorité des fortifications sur le continent:







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